
Chaque année, des milliers de visiteurs choisissent de découvrir une ville pour son patrimoine plutôt que pour ses seules attractions touristiques classiques. Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard : il repose sur un label précis, créé en 1985 à l’initiative du ministère de la Culture, qui distingue les territoires engagés dans une politique exigeante de connaissance, de conservation et de médiation de leur architecture et de leur histoire. Le label « Villes et Pays d’art et d’histoire » (VPAH) structure aujourd’hui un réseau national de plus de 200 territoires, en métropole comme en Outre-mer. Mais qu’est-ce qui rend ces villes si attractives pour les amateurs de patrimoine ? Entre critères d’attribution rigoureux, richesse architecturale, dispositifs de médiation innovants et reconnaissance internationale, plusieurs facteurs expliquent cet engouement durable.
Le label ville d’art et d’histoire : critères d’attribution et cahier des charges
Le label VPAH n’est pas une simple distinction honorifique. Il répond à un cahier des charges précis et engage la collectivité qui le porte dans une démarche de long terme, articulée autour de la connaissance du territoire, de la valorisation des patrimoines bâtis et immatériels, et de la sensibilisation des habitants comme des visiteurs.
Le rôle du ministère de la culture dans la labellisation
Le label est attribué par le ministre de la Culture, après avis du Conseil national des Villes et Pays d’Art et d’Histoire, créé en 1995. Ce conseil participe au développement et à l’orientation générale de la politique du réseau et se prononce aussi bien sur les nouvelles candidatures que sur les éventuels retraits en cas de non-respect des engagements pris. Le processus implique également les directions régionales des affaires culturelles (DRAC), qui accompagnent les collectivités à chaque étape : élaboration du dossier de candidature, participation au jury de recrutement du chef de projet, soutien scientifique et culturel, et accompagnement financier, notamment pour le poste de chef de projet pendant les deux premières années.
Les conditions requises : patrimoine bâti, urbanisme et centre ancien classé
Un projet de labellisation doit répondre à plusieurs critères principaux : un engagement politique réel de la collectivité candidate à faire de la culture, de l’architecture et du patrimoine un projet local de développement ; un périmètre pertinent défini selon des critères de cohérence historique, géographique, démographique et culturelle ; des moyens matériels, financiers et humains suffisants pour assurer la connaissance, la conservation, la protection et la valorisation du patrimoine ; et enfin une déclinaison explicite du projet dans les politiques locales menées par la collectivité. La notion de patrimoine y est entendue de façon large : elle dépasse le seul patrimoine monumental pour englober l’architecture du XXe siècle, les collections des musées et archives, le patrimoine naturel, industriel, maritime et portuaire, ainsi que la mémoire vivante des habitants.
La convention signée entre l’état et la collectivité territoriale
L’attribution du label se concrétise par une convention élaborée conjointement avec la Direction générale des patrimoines, les DRAC et les collectivités concernées. Cette convention implique un soutien financier et technique de l’État et impose aux collectivités de recourir à un personnel qualifié et agréé par le ministère : un chef de projet du label et des guides-conférenciers. Le chef de projet, souvent doté d’un solide bagage universitaire, coordonne l’équipe de médiation, organise les visites guidées et les actions pédagogiques, et pilote une réflexion globale sur l’aménagement et le paysage urbain. Les guides-conférenciers, quant à eux, assurent la transmission des connaissances auprès du grand public, en s’appuyant sur des formations continues régulières.
Le réseau national des 200 villes et pays labellisés
Le réseau VPAH ne cesse de s’étoffer depuis sa création : il comptait 190 territoires labellisés au début des années 2020, puis 205 (124 Villes d’art et d’histoire et 81 Pays d’art et d’histoire), pour atteindre 210 territoires en 2026, répartis entre 112 Villes d’art et d’histoire et 98 Pays d’art et d’histoire. Cette dynamique traduit l’attractivité croissante du dispositif auprès des collectivités, qui y voient un levier de reconnaissance, de structuration de leur politique patrimoniale et de dynamisation territoriale. En Occitanie par exemple, trente sites bénéficient du label, répartis entre treize villes (Carcassonne, Narbonne, Toulouse, Perpignan, Nîmes, Béziers, entre autres) et dix-sept pays, illustrant la diversité des échelles concernées, de la métropole à la petite collectivité rurale.
L’architecture et l’urbanisme comme vecteurs d’attractivité patrimoniale
Au-delà du cadre institutionnel, c’est bien la diversité et la qualité du patrimoine bâti qui constituent le premier facteur d’attraction pour les passionnés d’histoire et d’architecture. Chaque ville labellisée porte une identité patrimoniale singulière, façonnée par son histoire propre.
Les centres historiques médiévaux : l’exemple de provins et Sarlat-la-Canéda
Les villes au passé médiéval occupent une place particulière dans l’imaginaire patrimonial français. Fougères en est un exemple représentatif : sa ville haute, organisée autour du plus ancien beffroi de Bretagne, permet la découverte d’un quartier médiéval remarquablement conservé, complété par des édifices religieux et des hôtels particuliers, dont celui de la famille de Chateaubriand. À Loches, la richesse patrimoniale s’étend de la forteresse médiévale à la ville Renaissance, offrant, selon l’expression consacrée par la ville elle-même, la possibilité de lire « mille ans en un jour ». Ces centres anciens, souvent protégés par des dispositifs juridiques dédiés, constituent le socle sur lequel repose l’attractivité touristique et patrimoniale de nombreuses villes labellisées.
Le patrimoine renaissance et classique : blois et chinon
D’autres territoires valorisent un patrimoine plus tardif, marqué par les XVIIe et XVIIIe siècles. Le Pays de Pézenas, dans l’Hérault, illustre cette dynamique : reconnu comme capitale culturelle et patrimoniale de sa destination touristique, le territoire s’organise autour du théâtre, de la figure de Molière et des métiers d’art. La restauration de la Maison consulaire y illustre les grandes heures de la ville sous l’Ancien Régime, tandis que les cités voisines d’Agde, de Nézignan-l’Évêque ou l’abbaye de Saint-Thibéry témoignent de la diversité architecturale du XVIIe siècle sur ce territoire.
L’héritage art nouveau et art déco : nancy et roubaix
Le patrimoine du tournant du XXe siècle trouve également sa place dans les stratégies de valorisation. À Agde, le château Laurens, chef-d’œuvre de l’Art nouveau, illustre la vitalité des mouvements artistiques et culturels de cette époque sur le territoire. Son ouverture au public a été pensée comme un levier pour dynamiser l’offre culturelle et patrimoniale de la destination et attirer de nouveaux publics, preuve que le patrimoine plus récent peut constituer un point d’accroche touristique aussi puissant que les monuments médiévaux ou classiques.
Les secteurs sauvegardés et les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP)
La protection juridique du bâti ancien constitue un pilier essentiel de la préservation patrimoniale. Plusieurs dispositifs se sont succédé : les secteurs sauvegardés, créés dès 1980 dans certaines villes comme Chambéry où ils couvrent 24 hectares du centre historique et sont encadrés par un Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) ; les Zones de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager (ZPPAUP), devenues par la suite les Aires de Mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine (AVAP) avec la loi Grenelle II. Depuis la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, ces dispositifs ont été regroupés sous l’appellation unique de Sites Patrimoniaux Remarquables (SPR), qui a pour objectif de clarifier et d’unifier la protection du patrimoine architectural, urbain et paysager des territoires. Ces outils juridiques permettent aux collectivités de préserver la cohérence de leurs ensembles bâtis tout en autorisant des projets d’aménagement encadrés.
Le rôle du centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP)
La simple préservation du bâti ne suffit pas à créer l’attractivité : encore faut-il donner aux visiteurs et aux habitants les clés de compréhension nécessaires. C’est tout l’enjeu des Centres d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP), pièce maîtresse du dispositif VPAH.
La médiation culturelle par les guides-conférenciers agréés
Les guides-conférenciers agréés par le ministère de la Culture jouent un rôle central dans cette médiation. Passionnés et rigoureux, ils possèdent un sens développé de l’accueil et assurent les visites guidées dans l’ensemble du réseau, en s’appuyant sur les centres d’intérêt culturels des visiteurs pour enrichir leur savoir. Loin de limiter leur discours aux « vieilles pierres », ils présentent le patrimoine dans toute sa diversité : hôtels particuliers, cours et jardins, sites archéologiques, naturels ou industriels, architecture contemporaine. Leur mission est de faire voir autrement, en donnant des clés de lecture pour comprendre l’échelle d’une place, la trame d’un quartier ou les métamorphoses successives d’un paysage.
Les parcours de visite thématiques et les circuits pédestres balisés
Les territoires labellisés multiplient les formats de découverte pour toucher des publics variés. Le Pays d’Art et d’Histoire du Val d’Argent, autour de Sainte-Marie-aux-Mines, propose ainsi des balades d’environ deux heures trente, organisées à raison de quatre à cinq visites par semaine en été, entièrement gratuites, pour mettre en valeur les traces de l’activité industrielle passée dans le paysage. À Périgueux, le programme de visites guidées explore aussi bien les toits de la cathédrale Saint-Front que le site patrimonial remarquable le long de l’Isle, ou encore les métiers d’art et le patrimoine funéraire, démontrant la variété des angles thématiques possibles pour renouveler l’intérêt du public.
Les expositions permanentes et la scénographie patrimoniale
Au-delà des visites guidées classiques, certains territoires misent sur des dispositifs scénographiques plus immersifs. Le Val d’Argent organise par exemple des visites théâtralisées ou contées, sous forme de parcours en plusieurs étapes où des acteurs en costume complètent le discours du guide, également costumé. En 2019, ces visites contées portaient sur le thème des migrants, alternant jeu d’acteur et commentaires historiques, pour un format à la fois ludique et pédagogique qui attire en moyenne une quarantaine de personnes par visite. À Rouen, une exposition intitulée « Héritages et récits de la raffinerie de Petit-Couronne » a mobilisé vidéos, photographies et installations plastiques pour restituer la mémoire industrielle, technique et sociale d’un site, illustrant la capacité du patrimoine industriel à se prêter, lui aussi, à une scénographie moderne.
L’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO et la reconnaissance internationale
La reconnaissance internationale constitue un puissant amplificateur de l’attractivité patrimoniale. Plusieurs territoires labellisés VPAH bénéficient également d’une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui renforce leur visibilité auprès d’un public international.
Les sites classés UNESCO parmi les villes d’art et d’histoire
Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais illustre ce type de reconnaissance : classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 2011, il a contribué à faire évoluer le regard porté sur un patrimoine industriel longtemps délaissé, associé dans les représentations collectives aux difficultés de la désindustrialisation. Cette inscription a encouragé une réappropriation progressive de cet héritage par les territoires concernés, qui avaient jusque-là montré des réticences à le mettre en valeur.
Les critères de valeur universelle exceptionnelle
L’obtention d’un classement UNESCO repose sur la démonstration d’une valeur universelle exceptionnelle, qui dépasse le seul intérêt local ou national. Ce type de reconnaissance s’articule souvent avec les démarches de labellisation VPAH : à Saint-Étienne et Firminy, c’est notamment le plan de gestion UNESCO qui a nourri la réflexion autour de la création d’une Ville d’art et d’histoire, témoignant de la complémentarité entre ces différents dispositifs de valorisation patrimoniale.
L’impact du classement sur les flux touristiques internationaux
La labellisation, qu’elle soit nationale ou internationale, s’accompagne généralement d’une promotion renforcée. Le réseau VPAH bénéficie ainsi d’une communication portée par le ministère de la Culture, à travers des dépliants, des affiches et une présence sur les canaux institutionnels dédiés. Cette visibilité accrue participe à l’émergence d’un tourisme culturel actif, propice au développement économique des villes et territoires concernés, en complément des retombées liées aux classements internationaux.
Les retombées économiques et touristiques du patrimoine historique
Le patrimoine ne se limite pas à sa dimension culturelle et identitaire : il constitue également un moteur économique significatif pour les territoires qui savent le valoriser intelligemment.
Le tourisme culturel et la fréquentation des monuments historiques
La politique de valorisation du patrimoine portée par le réseau VPAH participe directement à l’émergence d’un tourisme culturel actif. Les territoires labellisés s’attachent à proposer une offre de découverte structurée, combinant patrimoine bâti, paysager et immatériel, pour répondre aux attentes de publics variés, des familles aux amateurs éclairés d’histoire de l’art.
L’économie locale générée par l’hôtellerie et la restauration patrimoniale
La question des moyens alloués à l’entretien du patrimoine reste néanmoins un enjeu majeur. Sur les six milliards d’euros consacrés chaque année à la culture, seuls 320 à 340 millions d’euros sont dédiés au patrimoine, soit environ 5 % du budget total. Cette situation pèse particulièrement sur les communes, qui sont propriétaires de la moitié du patrimoine protégé en France et rencontrent des difficultés pour obtenir des subventions suffisantes. Or, un patrimoine bien entretenu et mis en valeur constitue un facteur d’attractivité durable, susceptible de générer des retombées pour l’ensemble de l’économie locale, notamment dans les secteurs de l’hébergement et de la restauration.
Les journées européennes du patrimoine comme levier d’attractivité
Les grands rendez-vous patrimoniaux jouent un rôle de catalyseur pour la fréquentation touristique. Dans le cadre de l’intercommunalité de Saint-Étienne Métropole, un recensement du patrimoine industriel a par exemple été engagé, avec des premières visites proposées à l’échelle du territoire à l’occasion des Journées européennes du patrimoine en 2019. Ces événements offrent une porte d’entrée privilégiée pour faire découvrir des pans de l’histoire locale parfois moins connus du grand public, à l’image du patrimoine industriel ou minier.
La valorisation contemporaine du patrimoine par le numérique et l’événementiel
Face à l’évolution des pratiques culturelles, les territoires labellisés renouvellent leurs outils de médiation en s’appuyant sur des formats plus contemporains, capables de toucher de nouveaux publics, notamment les plus jeunes.
La réalité augmentée appliquée à la restitution historique
La valorisation numérique des patrimoines figure parmi les axes de réflexion portés par le réseau VPAH, qui y a consacré une étude dédiée en 2017. Ces outils numériques permettent de proposer des restitutions historiques enrichies, offrant aux visiteurs une compréhension plus immersive de sites dont l’aspect a pu considérablement évoluer au fil des siècles.
Les animations nocturnes et les spectacles son et lumière
Les formats événementiels contribuent également à renouveler l’attractivité des sites patrimoniaux. Le Val d’Argent, par exemple, mise sur des manifestations régulières comme le salon international Mineral and Gems ou les salons dédiés aux arts textiles, qui attirent chaque année entre 20 000 et 25 000 visiteurs autour du patchwork, en écho à l’héritage du mouvement Amish né sur ce territoire en 1693. Ces animations, qu’elles soient diurnes ou nocturnes, permettent de créer des rendez-vous récurrents qui fidélisent un public local tout en attirant des visiteurs extérieurs.
Les applications mobiles de médiation patrimoniale géolocalisée
La sensibilisation du jeune public bénéficie également d’actions spécifiques, à travers des outils numériques adaptés à la découverte de l’histoire, de l’architecture et de l’art. Ces dispositifs, souvent construits en complément des visites guidées traditionnelles, permettent une découverte plus autonome des sites patrimoniaux, à travers des parcours géolocalisés qui guident le visiteur de point en point tout en lui fournissant des contenus contextualisés sur l’histoire des lieux traversés.